Sonia-Brotmann_1Siona Brotman

Un sujet de prédilection, le portrait de femmes ! Une pratique de la peinture à l’huile marginale qui associe diverses matières, quelquefois des plus insolites… Siona Brotman pose la question de l’individu, elle installe entre nous et le modèle une sorte de filtre, ici des perles blanches, tout en nous permettant de nous rapprocher dans une proximité intime.

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Entre naïade et noyade (face), Acrylique sur toile pané aux perles, 200cm x 70cm, 2008 (brotmansiona.free.fr)



Une étendue en brun violine : des nuances presque insaisissables qui inventent une mouvance colorée bien incertaine. On s’abandonne à la pause d’un dos ceinturé en robe verte, en motifs floraux, accordée en contraste de cheveux roux : arrêt, hésitation, simple regard, nous ne saurons pas.
Un  mouvement s’amorce, à peine perceptible dans les épaules, la raideur des mains, une tension. Il va falloir y aller en cette traversée là, au risque que le sol se dérobe sous les pieds, se révèle vaste mare ou lagune.
Un « Passage », décliné ici dans un entre-deux rosé qui pourrait peut-être amadouer une Histoire bien ancienne.
La légèreté de la couleur en teintes lumineuses, crée des liaisons comme des évidences, pour des présences incompatibles les unes aux autres. Des herbes en tendres pousses vertes cohabitent avec d’autres si hautes en jaune déjà muri d’un soleil de plomb. Des mares brunes assombries, à peine visibles en premier plan, alors que de hautes futaies ombrées de bleutés lumineux, au loin, sautent aux yeux, mais sont surmontées d’un arbre isolé que l’œil tout à coup perçoit comme hors de proportion. Quant au ciel il engage autant la luminosité d’un jour serein d’été, que la menace de tempêtes automnales, s’amenuisant en un horizon blanchi en plusieurs phases discrètes. Et c’est «  l’air de rien »,  que se perd dans l’incertitude, le point de fuite propre à tout corps présent au monde, du moins de ces corps dont nous parlons ici, qui prennent consistance en peinture. Comme pour celui-ci, pris dans le premier plan, mi-corps de dos déporté délicatement de côté, qui nous prend avec lui dans sa propre incertitude, nous précédant, là, où nous nous approchons prudemment du tableau.

Siona Brotman, reprend à son compte une tradition narrative de la peinture, en des récits tout en sobriété,  comme suspendus au bord des lèvres. Loin d’être anecdotique, l’artiste, à l’écoute de la vie qui s’écoule autour d’elle, semble vouloir retenir le temps, en des poses figées, qui sont autant de « figures imposées » à des modèles complices. Portraits de groupe, portraits, voire autoportraits, autant de genres définis par l’histoire de la peinture qui sont repris ici avec distance et humour.
Des dos, des faces masquées, plutôt des enfants, des fillettes, ou des femmes, sont là, simplement, comme autant de présences qui semblent pudiquement vouloir se dérober.
La couleur à l’huile, intense, fluide, dépeint sobrement tout en venant s’attacher à certains détails : carnation, tension d’un muscle, doigts de pied ou mains, tissus, accessoires, ou lumière.  Elle peut intégrer en son sein d’autres éléments, comme ces perles d’enfant qui viennent « fillet-iser », (comme on dirait « féminiser ») une Ophélie déguisée en « Naïade en noyade ».
Deux tableaux, deux regards, dessus, dessous : un renversement de l’espace pour un diptyque.
Et c’est hors d’une eau perlée qu’émergent seins et fesses arrondies, érotisation vivifiante d’un récit traditionnellement dramatique. Cheveux en mouvement et demi-sourire accroché au visage viennent confirmer que ce corps grandeur nature, allongé sans mouvement, naïade qui peut être se noie momentanément, en aucun cas ne se laissera engloutir.

Par les choix des postures, accessoires et  vêtements, Siona Brotman met en scène chacun de ses tableaux. 
Puis la picturalité qui se partage entre évanescence formelle, arbitraire de la couleur parfois, et réalisme poussé de détails choisis, contribue à son tour à convertir  en « fiction », ce qui pourrait être simple autobiographie. Le travail sur le langage, le jeu de mot, qui constituent l’invention d’un titre, achèvent ce dégagement de soi qui permet à l’art de gagner chaque spectateur dans sa propre individualité.

Claire Paries