Pedro-Castrortega_1Pedro Castrortega

Cette peinture est une chimère ! C’est à la fois un portrait, un paysage, une nature morte et peut être même un nu. Pour Pedro Castrortega, la problématique de l’identité est essentielle… Mais qu’est ce que l’identité ? Toute personnalité étant multiple, Pedro la pense comme un ensemble global et comme une multitude de sensations. La réalisation du tableau entraînera une juxtaposition de perception pour décrire le même sujet.

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Aguafuerte iluminado, 90x63cm 2004, Aguafuerte iluminado, 90x63cm 2004 et Aguafuerte iluminado, 57x38cm 2006,  (www.castrortega.com)


Né en 1982 à Ciudad Real, Espagne. Il vit et travaille à Madrid.

Toute l’oeuvre de Pedro Castrortega est une recherche spécifique de l’identité, une identité complexe, difficilement cernable. David Hume ne mentionne-t-il pas dans son “Traité de la nature humaine” que “l’identité personnelle n’est rien d’autre en réalité qu’un ensemble ou une multitude de perceptions ?” Chaque individu est donc multiple, à la fois drôle et résigné, discipliné et incontrôlable, réunissant en lui tous les âges, tous les sexes, à la fois chien et chat, pierre et arbre, parapluie et larmes. Castrortega représenta d’abord sa notion personnelle de l’identité par une forme étrange, vaguement anthropomorphique, une espèce de monstre dévoreur de peinture semblant prêt à tout engloutir. Aujourd’hui, il est remplacé par un arbre complexe, dont les branches dans lesquelles on aperçoit des jambes, des fleurs, des têtes,… témoignent de son identité polymorphe. Portrait d’un personnage exubérant ou rendu d’un paysage agréable et violent à la fois ? Avec l’apparition récente de natures mortes et de sculptures, Castrortega exprime désormais l’accumulation d’identités animales, végétales et minérales à travers une accumulation de genres plastiques.

 

 

"La peinture de Pedro Castrortega"

Pedro Castrortega a développé sa peinture en essayant spécialement d’atteindre simultanément une identité en tant qu’artiste, et une oeuvre très personnelle. Il est certain qu’en général, l’oeuvre d’un artiste constitue finalement sa propre identité-que son Vélasquez, Van Gogh ou Picasso,sinon leurs tableaux?-mais Castrortega,conscient de cela, a plutôt développé son oeuvre dans le sens d’une recherche spécifique de l’identité. Il s’agit même presque d’une rechercher philosophique. Depuis que David Hume a démontré dans son “Traité de la nature humaine” qu’il n’est pas empiriquement possible de trouver la substance, le fondement, le substrat qui constitue le sujet, et que donc l’identité personnelle n’est rien d’autre en réalité qu’ “un ensemble ou une multitude de perceptions”, toute la tradition philosophique postérieure a tenté d’affronter ce problème, soit en cherchant une solution provisoire, soit en acceptant la dissolution de l’idéntité personnelle comme une fiction puissante qui s’impose à nous. Castrortega, dans sa peinture, part de la conviction que toute personne est multiple. Chacun est à la fois époux aimant et père de famille à la maison, peintre discipliné dans son atelier, fêtard infatigable dans les bars, patient résigné chez le dentiste, orateur agréable et drôle pendant les réunions entre amis. Mais chacun est aussi à la fois homme et femme, enfant et vieillard. Deux sexes, et tous les âges. Parfois pierre, parfois arbre, parfois rivière, parfois pluie et parfois larmes aussi. Chien et chat, parapluie et chapeau, voleur et policier. Vouloir concentrer toutes ces expériences dans sa peinture l’a conduit à un problème, ou plutôt à une solution, avec laquelle il lutte depuis des années: l’idée de l’identité même était représentée par une forme étrange, vaguement anthropomorphique. Une forme qui, si l’on considère le pied comme base et fondement de l’identité au lieu de la tête ou du visage, se développait tel un sujet sexuel et polymorphe, avec une étrange apparence phalique d’une part, et vaginale d’autre part. Castrortega dotait cet animal férocement humain de tous les sexes, de tous les âges et de toutes les apparences possibles, créant ainsi une espèce de monstre dévoreur de peinture qui, tel un typhon, voudrait absolument tout engloutir. Ce monstre de peinture prenait parfois une telle ampleur qu’on aurait dit qu’il avait tout avalé, y compris l’artiste et ses pinceaux, pour alimenter son ambicieuse faim d’identité. Le tableau résumait ainsi l’idée fondamentale de l’artiste: exprimer par la peinture le désir intense de construire sa propre identité, mais il déployait ce faisant une extraordinaire et féroce complexité de composition du tableau. La lecture en était aride, la contemplation peu complaisante.

C’est pour cette raison que Pedro Castrortega, dans cette nouvelle série intitulée “L’arbre de la science”, a décidé de simplifier quelques uns des éléments de ses compositions, en restant cependant fidèle à la même problématique. Ils deviennent plus raisonnables, en somme, leur mise en scène est simplifiée, et plus aisée à comprendre pour le spectateur. L’artiste consolide ainsi une longue expérience de travail et nous présente des oeuvres d’une esthétique plus aimable, plus douce, comme s’il s’agissait maintenant uniquement de cueillir les fruits de cette expérience. Après l’enchevêtrement volcanique des identités sous la forme d’une lave de peinture vorace entraînant tout sur son passage, l’artiste a maintenant exprimé la même problématique de façon plus stylisée à travers l’image de l’arbre. L’arbre est toujours l’image d’une identité polymorphe et d’un savoir excessif et pervers. C’est pour cela que l’artiste l’appelle “l’arbre de la science” et se délecte de nous présenter ses branches et ses fruits qui portent en eux les restes de l’ancienne problématique. On aperçoit des jambes, des fleurs, des chapeaux, des bras et des têtes. Un témoignage qui confirme que ces arbres sont bien les héritiers de cette recherche complexe de l’identité. Ils sont cependant maintenant joliment stylisés, comme s’ils étaient d’une part les portraits d’un personnage exubérant, et d’autre part les paysages d’une campagne aimable et violente à la fois.
Cette étrange et double idée selon laquelle les nouveaux tableaux de Pedro Castrortega sont à la fois portraits et paysages nous aide à comprendre que l’idéal recherché es atteint à travers eux. L’idéal de l’oeuvre elle-même, dans la recherche de l’identité même. Car ils ne représentent pas seulement une personnalité riche et polymorphe ; ils représentent aussi une complexité atteinte dans la peinture, qui commence maintenant à prendre forme de façon plus simple. En effet, ces nouveaux tableaux ne sont pas seulement des portraits-paysages ; certains ressemblent à des coupes à fruits, ou même à des natures mortes. De telle sorte que la double ambition de l’artiste d’atteindre une voix propre avec une peinture propre se présente à nous maintenant sous l’apparence non seulement de l’accumulation d’identités, animale, végétale et minérale, mais aussi sous l’apparence de l’accumulation de différents genres picturaux. Les genres picturaux traditionnels étaient le paysage, le portrait, la nature morte et le nu. Les tableaux de Pedro Castrortega sont aussi maintenant une sorte de résumé ou point culminant de la tradition picturale, sous la forme étrange de l’union paysage-portrait-nature morte-nu.

Miguel Cereceda
Paisaje-retrato-bodegón-desnudo. La pintura de Pedro Castrortega.