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“Éric Guglielmi” Ardenne
à la Maison de la Photographie Robert Doisneau, Gentilly

du 26 janvier au 15 avril 2018



www.maisondoisneau.agglo-valdebievre.fr

 

© Anne-Frédérique Fer, visite de l'atelier d'Éric Guglielmi au DOC, le 11 janvier 2018.

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Légendes de gauche à droite :
1/  Eric Guglielmi, Fépin, France, 2012. © Eric Guglielmi. Courtesy Galerie Maubert, Paris.
2/  Eric Guglielmi, Doische, Belgique, 2016. © Eric Guglielmi. Courtesy Galerie Maubert, Paris.
3/  Eric Guglielmi, Thilay, France, 2016. © Eric Guglielmi. Courtesy Galerie Maubert, Paris.

 


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Interview de Éric Guglielmi,
par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 11 janvier 2018, durée 22'24". © FranceFineArt.

 


extrait du communiqué de presse :

 

commissaire de l’exposition : Michaël Houlette, directeur de la Maison de la Photographie Robert Doisneau



En janvier 2016, j’ai débuté dans ce territoire divisé en de multiples entités politiques une exploration photographique qui interroge la notion de frontière. L’Ardenne s’étend de part et d’autre des frontières belges, françaises et luxembourgeoises mais constitue avant tout un seul et même ensemble géographique. Aucune entité administrative ne recouvre ce territoire mal défini : en Belgique et au Luxembourg il n’a pas d’existence officielle et s’il donne son nom à une région française, celle-ci ne correspond vraiment à aucune réalité géographique. Je longe et traverse les lignes invisibles qui strient ce territoire, passant sans m’en rendre compte d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre. Quand je marche ainsi, je perds de vue les découpes arbitraires de ce territoire. Il n’y a plus ni France, ni Luxembourg, ni Belgique. Il n’y a plus que cette forêt immense.

Comme si le balancement de mes pas, d’un bord à l’autre des frontières, tricotait un nouvel ensemble.

La crise industrielle avec laquelle se débat cette région depuis plusieurs décennies a fait émerger dans le paysage de nouvelles lignes de fractures, qui ne sont plus simplement économiques ou politiques mais également visuelles. Les friches industrielles phagocytées par la végétation, plus généralement le repli des activités humaines et l’avancée inexorable de la forêt tracent dans le paysage des montages inattendus. Ces terres désertées se muent en de rigoureuses compositions.

Mes passages incessants de part et d’autre de ces enceintes invisibles constituent le point de départ d’une réflexion plus vaste sur la notion de frontière. Quelle pertinence à faire perdurer ces lignes de démarcation dans un territoire où les tissus industriels et économiques se délitent, où le marasme économique ignore les pointillés politiques et enjambe allègrement les barrières établies ?

Eric Guglielmi




En 2011, Eric Guglielmi publiait « Rimbaud », carnet de route qui suivait les pas du poète né à Charleville-Mézières. Il présentait ainsi une première série de photographies sur la ville et ses alentours. À la demande de la Maison Doisneau, Eric Guglielmi est retourné photographier le territoire de son enfance : les Ardennes. Il a ainsi parcouru pendant deux ans, d’octobre 2015 à octobre 2017, cette portion de territoire située au coeur de l’Europe, pour nous montrer son « Ardenne ». L’exposition présentée à la Maison Doisneau propose cet ensemble inédit et rare composé de 70 épreuves argentiques en couleur et en noir et blanc tirées par l’auteur.

Eric Guglielmi, photographe et éditeur, entre en photographie en 1987. Tout juste majeur, il part en Bolivie photographier les mines d’or de Potosi et vivre ainsi une première expérience avec le reportage. Pendant près de trois mois, il descend tous les jours sous terre avec les mineurs et en revient avec de saisissants portraits et des scènes racontant leur labeur au fond des galeries. Dès cette époque, la photographie est pour lui une question d’immersion et de durée : un principe qui déterminera l’ensemble de ses travaux ultérieurs. Une grande partie de ses pérégrinations se déroule ensuite en Afrique, au Mali principalement où il vit pendant 7 ans, fonde une agence photographique (Djaw) et lance un magazine (Tarik Hebdo). Bamako est alors une sorte de camp de base qui lui permet de voyager dans plus d’une trentaine d’États africains. Là encore, l’essentiel pour lui est de prendre le temps de comprendre et de digérer les expériences.

C’est à Revin, non loin de Charleville-Mézières, qu’il passe son enfance. Entre la sidérurgie et la famille Guglielmi, un pacte est signé depuis la génération des grands-parents : on est ouvrier de père en fils, militant aussi. Eric, quant à lui, commence à travailler à 16 ans sur les chaînes de montage d’une usine locale. C’est la photographie qui, très vite, lui fait changer de cap, recommencer des études, prendre le large du berceau familial, quitter la ville et les Ardennes. Le projet « Ardenne » est d’abord né ainsi, sur une envie : confronter de nouveau Eric Guglielmi à sa région natale. Ce projet est ensuite parti d’un constat et d’une interrogation. L’évocation de L’Ardenne fait bien entendu surgir des images et quelques idées : une forêt anté diluvienne, le théâtre de violentes batailles entre les armées françaises, prussiennes puis allemandes, la figure emblématique d’Arthur Rimbaud et plus récemment, des souvenirs de métallurgie, de crises économiques, de chômage et de tout ce qui s’ensuit. Mais au-delà de ces faits et dates, quelles images et quels récits montrent l’Ardenne aujourd’hui ? Que peut-on lire dans le paysage ardennais ?

Pendant deux ans, Eric Guglielmi a donc régulièrement séjourné dans les Ardennes françaises, belges et luxembourgeoises pour un travail au long court : photographier cette région sous toutes ses frontières et à toutes les saisons. C’est une photographie toute faite d’observation dont il est question ici, d’appréciations et d’équipements aussi : au désir, à la réflexion et la décision de prendre un cliché, s’ensuit la longue et patiente gestuelle du métier liée à la pratique de l’argentique et au travail à la chambre photographique. C’est une affaire en soi et ce long périple dans l’Ardenne peut sembler bien archaïque en ces temps si prompts à la virtualité numérique et à l’impatience : à quoi bon se rendre la tâche aussi difficile quand on dispose désormais d’un outillage permettant de multiplier les clichés à l’infini et permettant surtout de juger le résultat sur le champ ?

La réponse est bien évidemment à chercher du côté du dispositif et d’une certaine disposition d’esprit : des valeurs et une gamme de couleur qui n’appartiennent qu’à la couche argentique du cliché, une absence de certitude quant au résultat, de l’attente et, vraisemblablement, l’envie de laisser les choses prendre place par elles-mêmes. Eric Guglielmi travaille par couches successives. Il a sillonné les recoins de l’Ardenne sans véritable plan initial, suivant un itinéraire déjà familier où l’intuition s’est mêlée aux souvenirs, le désir à l’obstination, jusqu’à épuisement de la campagne. À première vue, peu de choses apparaissent dans ses clichés: des lieux (un carrefour entre deux routes, une colline, un cours d’eau) et, bien souvent, un seul sujet principal (un calvaire, un silo à grain, une cabane en tôle) placé au centre de l’image. D’ailleurs, le dépouillement est ici volontairement cultivé : le calme règne, l’introspection aussi. On sent la marche, le temps qui s’écoule, l’humeur de la campagne, l’âpreté du froid ou l’humidité rafraîchissante, tout dépend de la saison et du moment. On sent aussi le vécu, le passé et quelquefois la nostalgie, toutes ces choses presque indicibles et encore moins photographiables ; paradoxe étonnant quand on songe que la chambre photographique est justement utilisée pour sa précision et sa capacité à transcrire le réel visible.

L’Ardenne d’Eric Guglielmi est étrangement vide mais pas inhabitée, plutôt déshabitée. Car l’empreinte de l’homme est constante dans le paysage comme dans le relief. Cette présence parcimonieuse de la figure humaine traduit une réalité de terrain. « J’ai fait 800 bornes en quatre jours sans voir personne » s’est-il étonné à la fin de l’hiver 2016. Et pourtant, nous sommes au coeur de l’Europe et les rares individus que nous croisons dans ces images sont des solitaires. L’Ardenne, tout le monde le sait, s’est peu à peu désertifiée : « contraction de la population » peut-on lire dans certains articles, « hémorragie industrielle » disent les économistes, « une région qui tombe dans un déclin silencieux et irréversible » constate l’administration. Le 19ème siècle a courtisé le territoire ardennais comme un eldorado, louchant sur ses ressources, ses sols et ses bois. Le siècle suivant s’en est peu à peu détourné comme on se désintéresse d’une vieille envie : les logiques industrielles, les mécaniques de marché et de rendements sont passées par là. Restent un décor marqué par des traces indélébiles et un drôle de goût en bouche chez les habitants qui, sourdement, s’est transmis de génération en génération. Éric Guglielmi quant à lui connaît intimement la crise ardennaise, cette crise qui n’en finit pas ou qui est toujours sur le point de finir. Il est né en 1970. Il a grandi à l’époque des chocs pétroliers et de l’ultime dégringolade minière puis sidérurgique. Il sait ce que chômage, fins de mois difficiles et combats sociaux veulent dire.

Pour autant, parler de « travail documentaire » à propos de toutes ses photographies d’Ardenne serait singulièrement réducteur. Il y a des évidences certes, mais aussi des réminiscences et des non-dits. Il y a par ailleurs un paysage mis à nu qui affiche sa puissante et touchante densité. La nature reprend ici le pas sur l’Histoire et les vieux fantômes d’une enfance ardennaise pour laisser place au regard et à l’écoute. Il y a une formidable sonorité dans cette Ardenne-là, tout un concert de craquements, de chocs de cimes, de grincements de tôles et de bruissements en tout genre. Il y a des chuchotements aussi, celui d’un fleuve qui, dans la forêt omniprésente, s’écoule avec une certaine pesanteur.

Michaël Houlette